La Pierre de St Maurice à Millay

A 1500 mètres de la gare de Millay, dans un champ appelé "Les Hauts-de-Lavault", entre le chemin de fer de Nevers à Chagny et la route nationale n° 73 de Moulins à Bâle, en face de la maison dite "Fontaine Alène" ou "Fontaine Alane", sur le flanc nord d'une petite colline, à 340 mètres d'altitude, se trouve un amas de six rochers de granit, désigné sous le nom de "Pierre de Saint Maurice".

Trois de ces rochers portent des gravures du plus haut intérêt.

Le plus gros bloc et le plus au nord à la face supérieure arrondie en dos d'âne ; sur le flanc est de ce dos d'âne se voient deux gravures pédiformes :

  • l'une représente un sabot de cheval, parfaitement exécuté de 0m21 de longueur, 0m15 de largeur et 0m075 de profondeur ; au lieu d'être creux, la partie médiane correspondant à la fourchette, est en relief. Quand il a opéré, l'artiste avait vraisemblablement sous les yeux un sabot évidé, c'est à dire débarrassé des parties molles.
  • La seconde gravure se trouve à 0m30 au sud de la 1ère ; elle figure un pied de boeuf de 0m21 de long sur autant de large ; les onglons qui s'enfoncent obliquement dans la roche ont de 0m02 à 0m28 de profondeur ; l'espace interdigité mesure 0m07 de hauteur ; l'artiste pour obtenir cette partie médiane a utilisé une des veinures de quartz, plus résistantes, qui traversent la roche.

Sur la face sud de même bloc, perpendiculaire à la première, se voit une 3ème gravure représentant un fer à cheval très allongé, une glissade, de 0m39 de longueur. Monsieur Marcel Hébert, membre de la Société préhistorique française, a signalé une gravure semblable sur le rocher dit "Chaire de Saint-Elophe" (Meurthe-et-Moselle).

Deux blocs, placés côte à côte, au sud du principal, portent chacun une gravure en forme de fer à cheval de 0m22 d'ouverture sur 0m14 de long et 0m10 de profondeur. Cet ensemble, si intéressant, n'avait jamais été décrit. Seuls Messieurs Gabriel Bulliot, dans la Mission et le Culte de Saint Martin, et Lucien Gueneau, dans nos bons Saints, y font allusion pour constater que Saint Maurice a été confondu avec Saint Martin dans la région de Chiddes et de Millay. Je l'ai étudié dans le bulletin de la société préhistorique française n° 12 de décembre 1915, page 446 à 454, et dans mémoires  de la société académique du Nivernais, t.XIX. 1916 page 1 à 10. Monsieur Morlon le décrit sommairement dans ses Promenades en Morvan, que j'ai éditées chez Robiteau, en 1921, t.II.p210 à 212.

Voici la légende qui s'y rapporte. Elle m'a été contée par Monsieur Jean Vadrot, ancien adjoint au maire de Fléty, qui avait longtemps habité la ferme du Magny sur laquelle se trouve la Pierre de St Maurice :

"Un jour Saint Maurice et Saint Romain s'étant rencontrés sur le Mont Beuvray, jouèrent à qui sauteraient le plus loin avec sa monture. Ils s'élancèrent l'un au nord, l'autre au sud de la montagne. Saint Romain alla choir à Château-Chinon où l'on célèbre son culte, tandis que Saint Maurice, vénéré à Millay, vint tomber sur le rocher des Hauts de Lavault, où sa monture imprima ses pieds".

Cette monture devait être un animal singulier, puisqu'elle avait des pieds d'équidé et un pied de bovidé. Mais j'y songe : le nom de Fontaine Alane, qui se trouve non loin de là, ne nous donne-t-il pas la clef du mystère ? Saint Maurice devait chevaucher sur un roussin d'Arcadie, et c'est sans doute la raison pour laquelle il perdit son pari !

On sait que St Maurice, chef de la légion thébaine quand il fut mis à mort, en 246, est considéré comme le patron des guerriers. Il est certain d'ailleurs que ce personnage, martyrisé dans le Valais, en arrivant d' Egypte, ne mit jamais les pieds dans le Morvan. Mais il était le Saint préféré de St Martin qui, dit-on, portait toujours sur lui quelques-unes de ses reliques. Il est donc possible que la Pierre de St Maurice ait été catholicisée au IVème siècle, lors du passage de St Martin dans la région, pour obliger les populations à rendre aux nouveaux Saints les hommages qui, jusque là, se rapportaient à un culte beaucoup plus anciens.

Certaines vieilles légendes relatives aux gravures pédiformes, nous montrent qu'au culte des pierres se rattachait celui des fontaines. On connait celle de Pégase faisant jaillir d'un coup de pied la source de l' Hippocrène. Est-ce qu'un Pégase morvandiau, quelque peu facétieux, mué plus tard en St Maurice, ne serait pas venu à Millay faire jaillir la fontaine d'en face ? Mais revenons aux choses positives. Un doute subsiste dans l'esprit de certaines personnes. Ces gravures, me dit-on, sont-elles bien intentionnelles, ne sont-elles pas de simples jeux de la nature ? Et, si elles sont dues à la main de l'homme, ne peuvent-elles pas être l'oeuvre relativement récente de pâtres désoeuvrés ? Voici ma réponse à ces divers objections :

  1. Une gravure pourrait être due au hasard ; le groupement même des trois gravures sur le même rocher et de deux autres sur des rochers contigus, est déjà une preuve de leur authenticité.
  2. La découverte de figures semblables en des régions éloignées les unes des autres (Vendée, Morvan, Lorraine, Dauphiné), et sur des rochers de nature différente, prouve que ces gravures ne sont pas de simples jeux de la nature.
  3. Quand on compare entre elles les dimensions des gravures, on retrouve facilement la commune mesure qui a présidé à leur confection et qui est ici de 0m. 035 (le pouce à l'époque).
  4. Si ces gravures étaient dues à des bergers, elles ne seraient pas partout où on les rencontre, creusées suivant les mêmes lois.
  5. Les légendes qui s'y rapportent et qui, toutes remontent soit au paganisme, soit au début du christianisme, sont une preuve de leur ancienneté.

On est d'ailleurs, aujourd'hui, à peu près fixé sur l'âge et la destination de ces gravures sur rochers : des groupes de cupules représentant des constellations qui ne ressemblent plus à celles d'aujourd'hui, ont permis aux astronomes de calculer la date à laquelle la position des étoiles correspondait à celle donnée par les gravures et, ils ont trouvé que ces gravures avaient de 5000 à 7000 ans.

Par analogie, en se basant sur l'orientation exacte des gravures de la Pierre de Saint Maurice, que j'ai relevé avec une boussole de précision, Monsieur le Docteur Marcel Baudouin, secrétaire générale de la société préhistorique française, en tenant compte de la déclinaison magnétique et de la déviation due à la précession des équinoxes, a pu déterminer leur âge qui remonte à la fin néolithique, c'est à dire à environ 4000 ans avant J.C. Elles correspondent au lever du soleil au solstice d'été et à la ligne méridienne. On doit donc les considérer comme les éléments d'un cadran solaire préhistorique ou plutôt comme l'indication d'une marche religieuse vers l'astre du jour et, par conséquent, comme les vestiges de l'ancien culte solaire.

A. DESFORGES